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intellectuel et moral. La liberté d'examen enfantera une hérésie plus audacieuse et plus durable que celle des âges passés. L'Eglise, secouée jusque dans ses fondements, lèvera de nouvelles milices contre des adversaires si redoutables; mais les vieilles armes théologiques perdront leur tranchant et leur pointe; la scolastique va crouler sous l'échafaudage vermoulu du syllogisme. L'Université de Paris, de plus en plus sécularisée; catholique, mais opposée aux vues politiques de la cour de Rome, et suspecte pour son esprit d'indépendance, se verra enlever par les ordres religieux une partie notable de l'éducation. La réforme battra ses méthodes en ruine. Les congrégations les plus dévouées à Rome substitueront à la routine des

procédés plus attrayants et plus populaires. Enfin l'autorité royale, médiatrice dans ces luttes d'esprit et de doctrine, placera , à l'extrémité même du XVI° siècle, une charte nouvelle de l'enseignement, qui s'efforcera de concilier la nouveauté, avec la tradition, le respect des vieilles études avec les correctifs qu'y apporte l'esprit du progrès.

Tel est le tableau que nous essaierons de tracer. Les prélats les plus vénérés, les plus graves

docteurs de l'Eglise avaient provoqué, dans les conci

les, une réforme disciplinaire, dont la religion n'aurait eu qu'à s'applaudir (1). La prospérité et la puissance avaient altéré la sévérité des meurs ecclésiastiques; un remède énergique à ce mal était désiré par tous les gens de bien, et la véhémence des Pierre d'Ailly, des Clémengis , des Gerson, trouvait de nombreux échos.

Mais la nature humaine s’impatiente des limites. Du blâme que méritent les abus, de la réprobation qui s'attache aux torts individuels, on passe trop facilement au mépris des institutions, à l'attaque de la vérité elle-même. L'histoire politique est pleine de ces injustices; l'histoire religieuse en a sa part.

Héritier de Wiclef, de Jean Huss, de Jérôme de Prague, un moine Augustin , professeur dans l'université de Wittemberg, entreprend, non pas de réformer disciplinairement l'Eglise catholique, mais de changer le dogme; entraîne une partie de l'Allemagne dans sa lutte ouverte contre la cour de Rome, et fonde une secte nouvelle qui, dans ses ramifications diverses , embrassera la moitié de l’Europe. Après le génie ardent de Luther, l'habileté persévérante de Calvin consolide la réforme, et la

(1) Filon , Hist. du svie siècle, l. II , I. III, p. 13.

communion évangélique arrache au catholicisme une portion de cet empire spirituel que les hérésies particulières n'avaient pu sérieusement entamer.

Il n'est pas de notre sujet de raconter cette révolution religieuse, mais elle se mêlera d'ellemême au récit.

En même temps que la nouvelle Eglise revendiquait les droits de la raison individuelle contre la tradition, la littérature se métamorphosait, sous l'influence de l'antiquité païenne, et les commentateurs préparaient la voie à l'imitation des anciens. L'imagination nationale, par une réaction singulière contre elle-même, aspirait à se transformer en sacrifiant son indépendance , ou plutôt semblait mettre son indépendance à choisir des guides étrangers. Il surgissait bien encore un Rabelais, pour se moquer des poètes maladroits, qu'il comparait aux carillonneurs de cloches; un Clément Marot, pour donner le dernier et le meilleur modèle de la vieille poésie gauloise. Il y avail une recrudescence des romans de chevalerie, comme pour marquer la dernière période de la chevalerie elle-même, qui allait mourir avec François Ier. Mais, d'un autre côté, le

grec

Lascaris partait ambassadeur de France à Venise, et commentait pour nous Callimaque. Budé, Danès, Daurat, Tournebu ou Turnèbe, les deux Estienne, Casaubon, les Scaliger, composaient de gros livres d'érudition classique, et rendaient populaire l'étude du grec et du latin. Erasme, dans ses jeux littéraires, pleins d'esprit et de science, ressuscitait la finesse attique, et, quoique étranger à la France, influait vivement sur les lettres françaises.

Tels furent les préludes, les premières manifestations de ce qu'on a nommé la Renaissance, expression un peu complaisante de l'enthousiasme du temps, et qui, dans tous les cas, s'appliquerait plus justement encore à la seconde qu'à la première moitié du siècle, au temps de Henri II qu'à celui de François Ier.

Ce fut en effet quelques temps après la mort du prince à qui l'histoire a donné le nom de Père des lettres , que Joachim Dubellay, dans son Illustration de la langue française (1), convia éloquemment ses concitoyens à un plus haut et meilleur style que celui de Marot et de ses pareils. Après le législateur, l'homme d'action ne se fit pas attendre. Ronsard parut, chamarra sa poésie

(1) 1553.

étrange et hardie des dépouilles de l'antiquité grecque et latine, et accomplit avec une verve audacieuse, aux applaudissements de son siècle, la révolution du plagiat.

Nous ne pouvons insister ici sur les travaux, fort admirés alors, de la Pléiade, surnom mythologique des poètes qui entouraient le grand monsieur de Ronsard , comme le disait encore Brantôme, à la fin du xvio siècle. Il nous suffira d'ajouter que l'agitation littéraire, impuissante à beaucoup d'égards, ne devait pas rester stérile, et

que bientôt un réformateur sensé, d'un goût sévère, Malherbe , allait remplacer le calque inhabile des lettres antiques par une noble et féconde imitation.

Nous avons hâte de revenir à notre sujet spécial, mais on comprendra mieux cette partie dramatique de notre histoire, après avoir reconnu la situation intellectuelle en général.

L'Université de Paris, habituée à la scolastique du moyen-âge, qui était son arme et sa gloire, restait un peu étourdie du bruit que les novateurs faisaient autour d'elle. Ces redoutables travaux de philologie, qui tendaient à remplacer les subtilités philosophiques et théologiques, étonnaient sa vieillesse ; le souvenir de ses luttes inutiles contre

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