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Hymnis continuet dies,
Nec nox ulla vacet, quin Dominum canat ;

l'autre, Peristephanon, le livre des couronnes, où il célèbre les louanges des martyrs :

Carmen martyribus devoveat, laudet Apostolos. Dans ces chants, Prudence est parfois incorrect et dur; il se répète, il est diffus; il emploie des archaïsmes, et oublie quelquefois les lois de la prosodie, c'est-à-dire qu'il a les défauts de son temps, à un moindre degré toutefois qu'aucun de ses contemporains, car on trouve dans ses œuvres des pages entières, nous dit un critique compétent, qui pourraient être citées comme des modèles d'une latinité supérieure à celle des poètes latins de la fin du second siècle et même de la fin du premier.

A ces défauts du temps, il en joint de particuliers : ceux de son projet, ceux de ses qualités, ceux de sa vieillesse. Il écrivait pour être compris et chanté par le peuple, et conséquemment parlait quelquefois son langage; il pensait avec énergie, et sa force dégénérait en rudesse; puis, ayant mis si tard la main à l'édifice, il ne pouvait en polir soigneusement chaque pierre.

Mais, malgré ces défauts, quel souffle de poésie circule dans ces vastes compositions ! « L'hymne de Prudence nous rappelle l'hymne antique, avec ses formes larges et ses récits détaillés. Seulement il y a ici de plus que là un charme de vérité et de grandeur que ne pouvaient avoir ni les chants d'Homère, ni ceux de Callimaque. Lisez, par exemple, le martyre de saint Romanus, drame véritable, qui n'a pas moins de onze cent quarante vers. Toute la manière de Prudence s'y trouve en relief: c'est la narration, c'est le dialogue, c'est le discours, c'est la prière, et combien cela diffère de tant de maigres conceptions destinées au même usage! » (Hist. civ. et rel. des lettres latines au IVe et au Ve siècle, ch. 3)

Quelle exquise simplicité, quelle suave fraîcheur dans ces strophes où il nous décrit les saints innocents de Bethléem moissonnés par le glaive, comme des boutons de rose par la tempête, et jouant au ciel avec leur palme et leur couronne! Quelle grâce sublime, quand il nous montre cette mère portant au supplice son enfant, comme Abel un agneau sur l'autel de Dieu! Ailleurs, quelle vigueur! car, tels sont les deux caractères principaux de la poésie de Prudence, la grâce et la force, mais la force principalement. Il aime le langage frane de la situation des person

nages, l'image en saillie, l'expression, s'il est permis de parler ainsi, chaudement colorée. Il a des portraits tracés d'un coup de burin, seul, mais hardi. D'autres fois, ses tableaux et ses comparaisons sont richement détaillées : car, chez lui, l'énergie n'affecte pas la concision : c'est Pindare, roulant son flot profond et large, mais coulant de plus haut, et gardant dans son cours la force violente et impétueuse qu'il a acquise à sa

source.

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Mais Prudence ne se contente pas de chanter la foi; il sait, dans ses écrits didactiques, en discuter les points les plus profonds, et venger ses mystères des attaques de.l'hérésie.

Pugnet contra hæreses, catholicam discutiat fidem. C'est ainsi que dans l'Hamartigenia, il se pose le redoutable problème de l'origine du mal, et, après avoir réfuté le dualisme absurde par lequel les manichéens prétendaient le résoudre, expose avec éloquence le dogme de la liberté humaine, et déroule la longue chaine des malheurs que le péché traine après lui.

Dans l'Apothéose, pénétrant au caur du dogme catholique, il défend contre plusieurs hérétiques des premiers siècles, contre les sabelliens, les patripassiens, les priscillianistes, et enfin contre les juifs, les mystères de la très sainte Trinité et de la divinité de Jésus-Christ.

Ces poèmes, s'adressant à la classe élevée qui discute, n'ont plus cet abandon de langage populaire, qui frappe dans les hymnes. Mais il sait, par l'âpreté de l'ironie, par l'éclat des comparaisons, par la fougue des mouvements, enlever à la discussion toute monotonie. Les vérités les plus abstraites « sont saisies et rendues avec une force qui paraît empruntée de Lucrèce, et qui rappelle le langage de l'ancien poète philosophe de Rome; d'autre part, à cause de la pensée chrétienne, qui domine, on se croit déjà transporté dans ce paradis de Dante, où le poète, enhardi par la présence de Béatrix, osera remuer les plus formidables questions de la théologie. » (Ozanam, La Civilisation au cinquième siècle, 18 leçon.)

Après les hérétiques, il combat les païens :

Conculcet sacra gentium :
Labem, Roma, tuis inferat idolis.

On se souvient de la requête présentée, en 383, par le préfet de Rome, Symmaque, à l'empereur Valentinien II, pour le réta

blissement de l'autel de la Victoire. Il faut que le grand débat qu'elle occasionna, et auquel nous avons assisté dans le tome précédent, eût produit bien de l'effet sur le public, pour qu'environ vingt ans après, Prudence recommencât une réfutation, déjà si bien faite par saint Ambroise. Obligé de suivre le même plan que son prédécesseur, il sait parer son éloquente argumentation des brillantes couleurs de la poésie.

Ajoutons, pour compléter l'énumération, un poème descriptif, Psychomachia, le Combat de l'âme, où, sous le voile d'une continuelle allégorie, nous est représentée la lutte du bien et du mal dans le cæur de l'homme. C'est l'épopée des combats que les vertus et les vices, armés de pied en cap, sont censés se livrer. Nous avouons que ces batailles d'abstractions métaphysiques ne nous passionnent pas beaucoup, et, de nos jours, le spirituel auteur de la Gastronomie, Berchoux, n'a pu réussir, dans son poème de Voltaire, à communiquer la vie à un merveilleux de même espèce. Malgré ce défaut, ou plutôt, à cause de ce défaut, le Combat de l'âme est de tous les poèmes de Prudence, celui qui, pendant toute la période du moyen âge, a été le plus étudié, commenté, imité. On se plaisait à ces allégories sans fin, qui forment le fond de la plupart des auvres poétiques par lesquelles notre littérature nationale s'exerçait à cette époque, à commencer par le célèbre Roman de la Rose. Disons toutefois qu'on trouve dans l'ouvre de Prudence, de belles pages, comme on en pourra juger par le combat de la Tempérance et de la Débauche que nous citerons.

Nous terminons cette appréciation du génie de Prudence, par ces paroles d'Ozanam, et nous nous associons de toute notre âme au væu par lequel elles concluent :

« Cet homme dont j'admire les vers, ne restera jamais sans admirateurs. Le moyen âge lui rendra un culte égal à celui que reçoivent les plus illustres docteurs, Boèce, Bède, saint Boniface. Tous les écrivains du septième siècle se plaisent à emprunter ses vers pour servir d'exemples à côté des plus beaux de l'antiquité. Plus tard, il est cité comme le premier et comme le plus illustre parmi les poètes chrétiens. On voit enfin saint Brunon, archevêque de Cologne, au onzième siècle, un des hommes les plus savants de cette Germanie savante d'une époque mal connue, l'un des hommes de cette renaissance allemande que nous n'avons pas encore étudiée, et que nous étudierons peut-être un jour ensemble, mettre dans la bibliothèque de son église un exemplaire de Prudence; et ce livre ne sortait pas de ses mains.

Prudence fut en possession de cet honnneur jusqu'à la Renaissance. La Renaissance entra dans l'école chrétienne; elle y trouva des poètes chrétiens au-dessous des poètes païens auxquels on avait accordé, comme aux plus éloquents, la première place. Assurément Virgile et Horace y étaient restés dans cet honneur que l'antiquité leur avait fait. Mais enfin on y trouvait des chrétiens, et comme leur langage n'avait pas toute la pureté cicéronienne, comme Prudence était convaincu d'avoir employé soixante-quinze mots qui n'avaient pas d'exemple dans les écrivains antérieurs, immédiatement toute cette foule de barbares qui, sous prétexte de christianisme, s'étaient introduits dans l'école, furent balayés, chassés, pour que les païens restassent maîtres du lieu.

» Il y avait aussi quelques raisons accessoires. Prudence avait quelques inconvénients avec son culte passionné pour les martyrs : ces hommages sans nombre rendus aux saints, c'étaient là pour le protestantisme des témoins incommodes qu'il fallait faire disparaître et réduire au silence. Vainement quelques hommes de goût et de savoir, Louis Vivès, par exemple, un des plus illustres et des plus zélés sectateurs de la Renaissance, réclamèrent courageusement et demandèrent qu'une place fût faite à ces instituteurs de nos pères : il fallut qu'ils disparussent.

» Soyons plus équitables : que notre admiration soit assez large pour pouvoir rendre aux poètes des premiers siècles chrétiens la justice qui pendant si longtemps ne leur fut pas refusée, et puisque Prudence, tout fervent, tout converti, tout pénitent qu'il était, avait la tolérance de vouloir que les statues mêmes des faux dieux restassent debout sur le forum, demandons, nous, que les images des premiers poètes chrétiens soient replacées, elles aussi, debout devant l'école. » (La Civilisation au cinquième siècle, 18o leçon).

I

HYMNE DU MATIN.

Nox, et tenebræ, et nubila Confusa mundi et turbida, Lux intrat, albescit polus, Christus venit, discedite.

Caligo terræ scinditur Percussa solis spiculo; Rebusque jam color redit 1 Vultu nitentis sideris.

Sic nostra mox obscuritas, Fraudisque pectus conscium, Ruptis retectum nubibus, Regnante pallescet Deo.

Tunc non licebit claudere, Quod quisque fuscum cogitat: Sed mane clarescent novo Secreta mentis prodita.

* Fur ante lucem squalido Impune peccat tempore :

Sed lux dolis contraria
Latere furtum non sinit.

Versuta fraus et callida
Amat tenebris obtegi,
Aptamque noctem turpibus
Adulter occultus fovet.

Sol ecce surgit igneus: Piget, pudescit, pænitet; Nec teste quisquam lumine Peccare constanter potest.

Quis mane suptis nequiter Non erubescit poculis, Cum fit libido temperans, Castumque nugator sapit?

Nunc, nunc severum vivitur, Nunc nemo tentat ludicrum, Inepta nunc omnes sua Vultu colorant serio.

I

HYMNE DU MATIN.

Nuit, ténèbres, nuages confus, brouillards qui voilez le monde... la lumière arrive, le ciel blanchit, le Christ vient: retirez-vous.

Le voile obscur de la terre se déchire traversé par le dard du soleil, et les objets reprennent leurs couleurs sous les regards de l'astre radieux?.

Ainsiles ténèbres de notre conscience coupable pâliront tout à coup, ainsi les nuages qui la couvrent se déchireront, au jour où Dieu viendra régner.

Alors il ne sera plus possible de dissimuler ses sombres pensées ; aux clartés de ce nouveau matin, tous les secrets du coeur seront révélés.

Avant le jour, l'obscurité du ciel

assure au voleur l'impunité du crime; mais la lumière, ennemie des brigandages, ne permet pas que le larcin demeure caché.

La fraude trompeuse et rusée aime à s'envelopper de ténèbres; l'adultère désire, pour voiler sa honte, la nuit propice.

Mais voici le soleil qui se lève tout en feu : le pécheur s'arrête, rougit et se repent. Qui pourrait, sous les regards de la lumière, persister dans son crime?

Quel est celui qui, le matin, ne dépose, en rougissant, la coupe crimninelle, quand la débauche devient tempérante et que le libertin revient aux pensées chastes?

Alors, alors commence la vie sé rieuse, alors cessent les amusements, alors chacun cache ses folies sous un air sérieux.

1 Virgile a dit (Æn., VI, 272) :

... rebus nox abstulit atra colorem.

2 J. Racine a traduit ainsi ces deux premières strophes :

Sombre nuit, aveugles ténèbres,
Fuyez : le jour s'approche, et l'Olympe blanchit ;
Et vous, démons, rentrez dans vos prisons funèbres :
De votre empire affreux un Dieu nous affranchit.

Le soleil perce l'ombre obscure ;
Et les traits éclatants qu'il lance dans les airs,
Rompant le voile épais qui couvrait la naturo,
Redonnent la couleur et l'âme à l'univers,

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