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DE DISCOURS

Prononcés par

Messieurs de l'Académie Françoise dans leurs réceptions;

Depuis l'établissement de l'Académie jusqu'à sa suppression.

DISCOURS

Prononcé le 11 juillet 1774, par M. l'abbé

DELILLE, lorsqu'il fut reçu à la place de
M. DE LA CONDAMINE.

ÉLOGE DE M. DE LA CONDAMINE,

Messieurs,

Vous vous rappelez sans doute, et ce spectacle frappa vivement ma première jeunesse , vous vous rappelez ce jour où M. de la Condamine, assis pour la première fois parmi vous, reçut de M. de Buffon des louanges si nobles et si bien méri.

tées (1). On crut entendre l'interprète même de la nature célébrer celui qui l'avoit observée le plus constamment, et le plus audacieusement interrogée. Et tel est le prix des éloges donnés par

un grand homme, que M. de la Condamine se ·crut payé de quarante ans de travaux et d'études par quelques lignes de son illustre ami.

Voilà l'Orateur que mériteroit encore son ombre. Au défaut du génie , je me fonde sur l'intérêt qu'excitera toujours un nom qu’on ne peut prononcer sans réveiller les idées de talens, de cou. Tage,

d'humanité. Je n'irai point chercher dans un sujet étranger à lui des moyens de vous intéresser. Cette ressource, imaginée pour suppléer au peu d'événemens que présente à la curiosité publique la vie de la plupart des gens de lettres, renfermés dans l'ombre de leur cabinet et dans le cercle de leurs études , me devient inutile, par la variété des talens de M. de la Condamine, par l'incroyable activité de son ame, la singularité piquante de son caractère; et une vie qui suffit à tant de travaux, suffiroit à plusieurs éloges.

M. de la Condamine entra d'abord dans le service, et s'y distingua par cette intrépidité qu'il signala depuis dans la poursuite de la vérité. De ces jeux sanglans il s'étoit fait un spectacle, dont

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Bon avidité naturelle de connoître, augmentoit pour lui le danger. On l'a vu dans un siége, vêtu d'une couleur remarquable , s'avancer pour

voir de plus près l'effet d'une batterie de cañon, dont il étoit le but, sans s'en apercevoir. Ainsi , l'observateur se montroit déjà dans le guerrier, et peut-être, au lieu de dire qu'il porta dans les Sciences le courage militaire , seroit-il plus vrai de croire qu'il portoit déjà dans l'Art militaire la curiosité courageuse du Philosophe.

Sa passion dominante fut cette curiosité insatiable. Ce doit être celle de ce petit nombre d'hommes destinés à éclairer la foule, et qui , tandis que les autres s'efforcent d'arracher à la nature ses productions, travaillent à lui arracher ses secrets. Sans ce puissant aiguillon, elle rése teroit pour nous invisible et muette; car elle ne parle qu'à ceux qui l'appellent; elle ne se montre qu'à ceux qui cherchent à la penetrer; elle ensevelit ses mystères dans des abimes, les place sur des hauteurs, les plonge dans les ténèbres, les montre sous des faux jours. Et comment parviendroient-ils jusqu'à nous sans la courageuse opiniâtreté d'un petit nombre d'hommes qui, plus impérieusement maîtrisés

par

les besoins de l'esprit que par ceux du corps, aimeroient mieux renoncer à ses bienfaits que de ne pas les con-noître; ne les saisissent, pour ainsi dire, que par l'intelligence, et ne jouissent que par la pensée? Cette qualité, dis-je, fut dominante dans M. de la

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Condamine; elle lui rendoit tous les objets pi. quans, tous les livres curieux, tous les hommes intéressans.

On a prétendu que cette curiosité, précieuse dans le savant, ressembloit quelquefois à l'indiscrétion dans l'homme de société. Mais ces petits torts qu'on remarque dans un homme ordinaire, s'éclipsent dans un homme célèbre, par la considération des avantages que retire la société de ces défauts même, et c'est peut-être le louer encore que d'avouer qu'il porta cette passion à l'excès.

Pourrai-je le suivre dans ces courses immenses, entreprises à-la-fois par ce désir ardent de s'instruire et par celui d'être utile? Je le vois d'abord parcourir l'Orient; on se le représente aisément courant de ruine en ruine, fouillant dans les souterrains, consultant les inscriptions, jamais plus piquantes pour

lui

que lorsqu'elles étoient plus effacées; mesurant ces obélisques, ces pompeuses sépultures, qui paroissoient vouloir éterniser à la fois l'orgueil et le néant; par-tout poursuivant les traces de l'antiquité, qui semble se consoler en ces lieux, de l'ignorance qui l'environne, par le respect des étrangers qu'elle attire.

La Troade, si fière des vers d'Homère, appela aussi ses regards; mais il y perdit, avec regret, les magnifiques idées qu'il s'en étoit formées, en voyant un petit ruisseau qui fut jadis le Simoïs, quelques masures éparses dans des broussailles,

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