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c'était, non compris M. Sauvebois, un des entrepreneurs, le seul francais du chantier.

Le nombre des ouvriers fut en moyenne de 100 et de 160 au maximum : le recrutement était bien plus facile pendant l'hiver qu'en été. Tous étaient Italiens, en général originaires du Piémont. Beaucoup de ces Piémontais étaient des gens vigoureux, durs à la peine, sobres et économes, vrais types de montagnards graves et laborieux. Ils étaient venus pour gagner un pécule pendant l'hiver de septembre à mai, et retournaient chez eux l'été à cause de la moisson. En été, nous avions des Toscans, bien moins énergiques et plus soucieux de leur bien être, avec beaucoup d'orgueil.

Les terrassiers étaient payés 30 à 35 centimes l'heure, les mineurs 35 et 38, les maçons de première catégorie, 60 centimes, de deuxième catégorie, 45 centimes. On travaillait 10 heures par jour en hiver, 12 heures en été.

Les maçons et quelques ouvriers principaux ont suivi le chantier de l'origine à la fin ; un certain nombre de Piémontais ont travaillé pendant les deux hivers 1901 et 1902. Mais la grande masse des terrassiers et mineurs s'est renouvelée plusieurs fois : il y avait beaucoup de chemincaux, aimant le changement, toujours en quête de nouveaux chantiers, demandant brusquement leur compte et s'en allant sans vouloir donner de motif, d'ailleurs ouvriers souvent excellents et d'une endurance remarquable.

Pour loger dans les baraques de l'entreprise, l'ouvrier payait à celle-ci 0',15 par jour : il avait droit au lit de camp avec paillasse garnie et couverture. Dans la baraque des rouleurs, le logement ne coûtait que 0,05 par jour; mais l'entreprise ne fournissait rien. Les ouvriers s'étaient construit un lit de camp des plus sommaires dont les cases étaient limitées par des branches : entre deux branches voisines formant l'intervalle d'un lit, étaient tendus des sacs de chaux constituant à la fois le sommier et la paillasse. L'entreprise livrait cependant contre payement une couverture, que l'ouvrier pouvait rendre à son départ : on ne lui retenait alors qu'une moins value pour usage.

Quant à la nourriture, il n'y avait aucune ressource locale : l'entreprise seule disposait des moyens de transport nécessaires pour

l'approvisionnement. Elle tint d'abord une épicerie où les ouvriers venaient acheter les denrées : pain à 0,45 le kilogramme; vin à 0,40 le litre lui coûtant respectivement 0,35 et 0,22 en gare du Trayas.

Mais, il y eut des querelles entre les deux ménages d'entrepreneurs et, au bout d'un an environ, l'entreprise renonça à tenir le magasin et en chargea la cantine qui existait d'ailleurs dès le début. Celle-ci tenue par un boulanger de Théoule ne vendait d'abord que du pain, du vin et du macaroni, et faisait la soupe au prix de 0ʻ,30 la portion.

L'ouvrier recevant chaque jour un acompte en jetons, pièces de cuivre de 5, 10, 25, 50 centimes, 1 et 2 francs à la marque de l'entreprise, payait à la cantine avec cette monnaie spéciale que le cantinier venait changer à la caisse des entrepreneurs au prix d'une retenue de 6 p. 100 (taux reconnu par l'entreprise). Il ne touchait d'acompte en argent que le samedi seulement et recevait le règlement de compte, sauf départ anticipé, le dernier samedi de chaque mois.

Le type le plus curieux des ouvriers était certes le casseur de pierre, vieux chemineau affaibli par l'âge qui, pour ne pas avoir à s'éloigner des blocs de porphyre qu'il brisait en fragments à l'anneau de 7, logeait sous une hutte en branches de bruyère, avec un lit de feuilles, faisant sa maigre cuisine dans le fossé du chemin : il y en avait une demi-douzaine répartis le long du chantier.

En été, l'approvisionnement en eau était particulièrement difficile : un tonneau de 800 litres prété par notre service allait chercher l'eau à Anthéor, à 4 kilomètres de la presqu'île du Cap-Roux. Il y avait une distribution d'eau le soir au retour des ouvriers. Dans la journée, l'entreprise faisait apporter et distribuer l'eau sur le chantier pour faire boire les ouvriers qui, exposés en plein soleil, en consommaient des quantités considérables. Cependant il n'y a pas eu de maladies dues à l'eau. D'ailleurs, aucun médecin n'est venu au chantier. Comme accidents, il n'y a eu que des blessures peu graves, sauf un homme tué par la chute d'un bloc dans une tranchée : c'était un Italien, célibataire, sans parents.

Les entrepreneurs étaient assurés moyennant 3 p. 100 des sa

laires. Mais ils retenaient Ofr, 10 par jour, soit à peu près 3 p. 100 sur la paye de l'ouvrier pour les soins et médicaments que l'entreprise lui devait : elle avait une pharmacie assez bien montée qui a toujours suffi aux pansements nécessaires.

En somme, la retenue de 6 p. 100 sur la dépense faite par l'ouvrier en jetons que nous estimons à la moitié du salaire, soit 3 p. 100 sur le salaire entier, augmentée du 3 p. 100 que retenait l'entrepreneur pour les soins et médicaments, représentait au total 6 p. 100 du salaire : l'ouvrier embauché à 3 francs par jour ne touchait donc en fait que 2 fr, 80. Ces conditions rigoureuses, ont cependant toujours été acceptées par les ouvriers : il n'y a jamais eu entre l'entreprise et les ouvriers de contestation grave; et, en particulier, les règlements de compte des ouvriers ont toujours été faits assez équitablement pour qu'il n'y ait eu aucun de ces actes de violence d'autant plus à craindre de la part des chemineaux que la gendarmerie était éloignée de quinze kilomètres.

En définitive, les conditions d'existence des ouvriers étaient donc des plus rudes et pas un Français n'a consenti à s'y soumettre. Le Provençal, au caractère fier et indépendant, ayant très peu de besoins matériels, redoutant d'ailleurs l'effort prolongé, n'accepte pas de s'enrôler dans de tels chantiers : malgré les affiches apposées dans les villes et les villages de la région, pas un habitant du pays ne s'est présenté à l'embauchage. Dans le Var, il en est de même sur tous nos chantiers : le Français n'y vient pas; il lui faut son journal et ses aises. La force brutale, mais si puissante pour la production, que représente le rude ouvrier des travaux publics, n'existe plus dans ce département : les entrepreneurs y sont tributaires du Piémont pour la main-d'æuvre.

On peut admettre que, comme dans l'entreprise de la Corniche, le salaire des ouvriers représente à peu près 60 p. 100 du prix de revient total d’un de nos travaux courants. Or, si l'on veut attirer le Francais sur les chantiers, il faudra adoucir les conditions du travail et donner aux travailleurs des garanties qui pourront repré. senter une augmentation de 50 p. 100 du salaire actuel ; ce qui déterminera un accroissement de 60 x 0,50 = 30 pour 100, soit d'un tiers environ sur le prix de revient des travaux publics.

Dans l'état actuel des choses, les prescriptions des décrets de 1899 pour les chantiers de l'Etat, étendues aux chantiers du département par décision du Conseil général du Val d'avril 1904 sont donc d'une application extrêmement incomplète. Au lieu de 5 p. 100 d'ouvriers étrangers sur nos chantiers, on en trouve 99 p. 100 et le personnel Italien supporte non sans peine, mais du moins sans protestation, le régime très pénible que lui imposent les entrepreneurs, d'ailleurs pécuniairement responsables de l'exécution de travaux payés à des prix très justes sur lesquels la concurrence a souvent déterminé de forts rabais (jusqu'à 30 p. 100).

La situation se modifiera forcément avec les exigences de l'ouvrier qui commencent à se manifester aussi chez les Ilaliens. On peut donc prévoir la majoration progressive du prix de revient des travaux publics. Sans doute on en fera moins ; mais l'ouvrier qui les exécute sera un peu mieux traité, et c'est infiniment désirable.

Si la vie était dure aux ouvriers de la Corniche de l'Estérel, il faut dire que les entrepreneurs leur donnaient bien l'exemple ; toujours les premiers et les derniers au chantier, ils ont mené les travaux avec un zèle et une activité dignes d'éloges. L'un d'eux, Marazzi, à la vérité atteint d'une maladie intestinale, a succombé en 1903 aux suites des fatigues qu'il s'était imposées et qui avaient considérablement aggravé son état.

Les travaux ont pris fin à la veille de l'inauguration, le 10 avril 1903, après une durée de dix-neuf à vingt mois.

Le déblai effectué sur 8 kilomètres de longueur est de 59.097 mètres cubes 70, ayant coûté au total 92.806 fr, 55, soit 1 fr. 57 le mètre cube de déblai transporté.

Ce prix suffit à démontrer que l'estimation était serrée; car le déblai a comporté plus de 40.000 mètres cubes de rocher dont 25.000 mètres environ de roc compact ayant exigé la mine.

S'il faut en croire l'entrepreneur Sauvebois, qui nous a fait cette déclaration en 1904, après règlement de tous les comptes, le bénéfice de l'entreprise, différence finale entre les recettes et les dépenses, non comprises celles des deux ménages, aurait été d'environ 11.000 francs (exactement 10.874 fr, 57) représentant pour chaque ménage un salaire de 250 francs par mois : on a vécu, mais Ann. des P. el Ch. MÉMOIRES. 1903-2.

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on n'a presque rien mis de côté; telle serait la formule finale de cette entreprise pour ceux qui ont réalisé les travaux.

Dans ce bénéfice interviendraient pour 3.762 fr, 45 les jetons, l'épicerie et la cantine.

Au total, déduction faite des frais d'existence des deux ménages les entrepreneurs auraient finalemeut comme produit net 5 à 6.000 francs pour deux ans de travail, beaucoup de fatigues et de soucis.

Particularités techniques des travaux. — Indépendamment des P. S. biais sur les voies P.-L.-M. à Saint-Barthélemy, nous pouvons signaler comme ayant quelque intérêt technique :

1° Le profil mixte de contact avec les voies ferrées P.-L.-M.;

2° Les dalles en ciment armé pour ponceaux à la traversée de la plage d'Agay.

Profil mixte de contact avec les voies ferrées P.-L.-M. (Photographies 1 et 2. Fig. 4 à 8, pl. 5. — Nous avons dit plus haut, au chapitre des négociations avec le P.-L.-M., que la plate-forme de la route, large de 6 mètres, non compris le parapet vers la mer, devait s'arrêter à 9,85 de l'axe de la voie 2.

Pour réaliser la route, il fallait ou bien un élargissement du remblai P.-L.-M. avec exhaussement des murs de pied là où il s'en trouve, ou bien un mur de soutènement du remblai de la route à fonder sur le remblai du P.-L.-M.

Ce dernier est d'ailleurs formé de débris porphyriques mélangés de terre : il est en général d'excellente qualité, et, établi depuis quarante ans environ, il représente en somme un terrain de fondation admissible.

Nous étions, d'autre part, tenu à la plus stricte économie; car nos ressources, réunies à grand peine, étaient très restreintes : la solution du mur sur remblai était seule possible. La hauteur du mur, non compris le parapet de 0,90 qui le surmonte est souvent de 2,50, mais ne dépasse pas 3 mètres : nous avons fait un masque en maçonnerie de 35 d'épaisseur incliné au 1/4, soutenu par des contreforts maçonnés de 60 à 80 d'épaisseur, espaces de 4 à 6 mè

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