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N°1

PAROLES PRONONCÉES

AUX

OBSÈQUES DE M. EYRIAUD DES VERGNES

INSPECTEUR GÉNÉRAL DES PONTS ET CHAUSSÉES

LE 4 FÉVRIER 1905

Par M. LORIEUX, Vice-Président du Conseil général des Ponts et Chaussées

Messieurs,

Je vous demande la permission de retracer dans ses grandes lignes la carrière du Camarade éminent que nous venons de perdre. C'est là un privilège peu enviable de mes fonctions.

Cette carrière a été longue, et, comme vous pourrez en juger, elle a été brillante et bien remplie.

Eyriaud des Vergnes est né à Châteauroux, le 15 février 1835 – son père, qui était alors vérificateur des Domaines dans cette ville, devint plus tard Conservateur des hypothèques.

Il fit ses études, au moins ses études de mathématiques, au lycée de Lille et fut reçu à l'Ecole Polytechnique avec le n° 22, à l'âge de dix-sept ans. Il en sortit troisième et choisit la carrière des Ponts et Chaussées, ainsi que le major de sa promotion M. Gay. Le second prit la marine, c'était le prince, depuis abbé, de Broglie.

A 23 ans, Eyriaud était Ingénieur et détaché au service de la marine, pour les travaux du port militaire de Cherbourg.

C'est là qu'il s'est formé à la pratique des travaux. Il y a passé dix ans en compagnie de nos collègues Bernard, Brosselin et

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Morlière ; c'était une bonne école. Je signalerai particulièrement, parmi ses travaux, le bassin de la mâture, les ateliers et magasins de la mature, deux écluses avec ponts tournants, une corderie, le quai de la Préfecture, etc. A ce moment, il était déjà signalé par tous ses chefs comme un Ingénieur du plus grand avenir, rédigeant les projets avec un soin méticuleux et dirigeant les travaux avec une autorité ferme et impeccable.

Ces qualités le désignerent au choix du Ministre de la Marine pour la direction des Travaux Publics en Cochinchine. Il fut chargé de ce service le 7 décembre 1868 el resta près de cinq années à Saïgon.

Il y était mal secondé et obligé de tout faire par lui-même. Aussi doit-on admirer qu'il ait pu mener à bien tous les travaux dont il a doté la colonie.

C'est à lui qu'on doit la darse du grand canal de Saïgon, le plan de la ville, son nivellement, son réseau d'égouts (7.000 mètres), la route basse de Saïgon à Cholon avec ses dix ou douze ponts, le marché de Cholon, etc. En même temps, il étudiait de grands avant-projets et remettait les projets définitifs des ateliers de l’arsenal, des quais métalliques du port, d'un grand pont métallique sur un arroyo, et ce labeur écrasant, sous un climat meurtrier, laissait intacte sa force de résistance, à la grande admiration du Gouverneur de la Colonie, qui déclarait qu'on ne trouverait nulle part un sujet comparable et demandait qu'on lui donnât le titre d'Ingénieur en chef, pour le fixer dans la Colonie.

On ne l'écouta pas. Tout au contraire, on rappela Eyriaud des Vergnes.

Il n'est pas inutile, à ce propos, de rappeler dans quels termes M. Kolb, alors Inspecteur général des travaux hydrauliques de la Marine, rendait à l'administration des Travaux Publics l'Ingénieur qui avait consacré plus de quinze années de sa vie aux travaux de la Marine de guerre.

« M. Eyriaud des Vergnes, disait-il, s'est trouvé, dans une car« rière déjà longue, en face de toutes les épreuves auxquelles un « Ingénieur des Ponts et Chaussées peut être soumis, et, partout « et toujours, il a réuni à un très grand mérite le caractère le plus

« élevé et le plus honorable, il est parfaitement à la hauteur, par « ses talents, ses aptitudes et son expérience, de toutes les fonc« tions auxquelles l'Administration pourrait l'appeler et elle ne « saurait s'adresser à un dévouement plus absolu, plus éclairé et « plus sûr ». Tous ceux qui ont connu Eyriaud souscriront à cet éloge, auquel on ne peut rien ajouter, ni rien retrancher, et qui lui est resté applicable jusqu'à son dernier jour.

Remis à la disposition du Ministère des Travaux publics, Eyriaud des Vergnes fut chargé, comme Ingénieur ordinaire (1er avril 1875), de l'arrondissement de Cherbourg, mais il ne fit qu'y passer et fut envoyé dès le 1er janvier 1876 dans le département du Jura, comme faisant fonctions d'Ingénieur en chef. Le grade d'Ingénieur en chef lui fut conféré le 1er juin de la même année.

Il était chevalier de la Légion d'honneur depuis le 12 août 1869.

Eyriaud des Vergnes n'avait pas plus de quarante ans au moment où il fut chargé des fonctions d'Ingénieur en chef et, si on se reporte à la période où cette nomination fut faite, on constatera que son avancement avait été exceptionnel. A cette époque, les plus favorisés n'arrivaient guère au grade avant 45 ou 46 ans et Eyriaud des Vergnes était incontestablement le plus jeune Ingénieur en chef du corps, avec une avance de six ou sept ans. Personne ne contestait que cette situation exceptionnelle ne fut justifiée par son mérite et ses services.

Dans le Jura, il ne fit que passer. Le 1er octobre 1877, il succéda comme Ingénieur en chef du service maritime du département du Nord à M. Plocq, qui venait d'être promu Inspecteur général.

La succession était lourde, étant donnés le mérite universellement reconnu du précédent titulaire et les grands projets du programme Freycinet pour le port de Dunkerque, mais nul, plus qu'Eyriaud des Vergnes, n'était qualifié pour l'assumer.

Il a occupé ce poste jusqu'au 1er décembre 1885, c'est-à-dire pendant plus de huit ans, et je fatiguerais votre attention, si j'énumérais les nombreux projets qui ont été élaborés et les travaux qui ont été exécutés sous sa direction. Il me suffira de dire que le port de Dunkerque, tel qu'il est aujourd'hui, est en grande partie son œuvre.

Un désaccord avec la Chambre de Commerce rendit son déplacement nécessaire. Il fut mis en congé, puis chargé d'une mission spéciale.

Le résultat de cette mission fut un mémoire remarquable qui fut publié dans les Annales des Ponts et Chaussées en 1889 et qui lui valut, sur le suffrage de tous les Ingénieurs, une médaille d'or de 600 francs.

Dans ce mémoire intitulé : Etude sur l'établissement et l'entretien des ports en plage de sable, il a résolu de la manière la plus nette plusieurs questions controversées et a démontré notamment: qu'il est possible pratiquement de draguer à la mer, en dehors des abris constitués par les ouvrages du port ;

Que l'approfondissement et la conservation de la profondeur des passes à l'entrée d'un port ne peuvent pas s'obtenir au moyen de chasses mais qu'ils peuvent toujours ou presque toujours s'obtenir au moyen de dragages;

Enfin que la dépense de ces dragages n'est pas disproportionnée avec les ressources des budgets des ports.

Ce mémoire a été le signal d’une orientation nouvelle pour l'entretien des passes dans les ports du Nord et de la Manche et le mérite en revient incontestablement à Eyriaud des Vergnes.

Une seconde mission spéciale lui fut ensuite confiée. Elle avait pour objet l'étude des ports d'Espagne et de Portugal au point de vue technique et administratif. Elle donna lieu à la rédaction de deux mémoires pleins de faits et d'idées qui furent publiés dans les Annales des Ponts et Chaussées en 1890.

Ce fut dans le courant de celte même année (1er avril 1890), qu'Eriaud des Vergnes fut promu Inspecteur général des Ponts et Chaussées et chargé de l’Inspection des départements du SudOuest. Il occupa cette Inspection pendant huit années, jusqu'à sa promotion au grade d'Inspecteur général de 1re classe (1er février 1898). Entre temps il avait été promu (1893), officier de la Légion d'honneur.

Je n'insisterai pas sur les services qu'il a rendus comme Inspecteur général. Ils sont dans toutes les mémoires. Il apporta dans ses nouvelles fonctions la conscience, la rectitude et la fermeté

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