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TECHNOLOGIE.

Rapport fait à la société d'encouragement

par M. Mérimée, au nom d'une commission spéciale , sur les toiles de M. Rey, marchand de couleurs.

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A l'époque de la plus grande perfection de l'art, les peintres préparaient eux-mêmes leurs couleurs et leurs toiles. Ils attachaient une très-grande importance à ces manipulations; aussi beaucoup de tableaux, qui ont trois siècles d'ancienneté, nous étonnent par leur parfaite conservation.

Dans la suite il se trouva des hommes industrieux qui offrirent aux artistes de les débarrasser d'opérations qui leur faisaient perdre un temps précieux; et dans les lieux où le nombre des peintres était considérable, l'entreprise, tendant à leur procurer tous les objets nécessaires à l'exercice de leur art, dut être une spéculation lucrative.

Mais il arriva que la plupart de ceux qui pratiquaient l'art de la peinture, n'ayant aucun intérêt à assurer la conservation de leurs ouvrages , recherchèrent plutôt la modicité du prix que la bonne qualité des objets qu'on leur fournissait. En conséquence, les marchands durent s'approvisionner principalement de ce qui était le plus généralement demandé par les consommateurs. Il arriva aussi

que

les artistes, débarrassés du soin d'apprêter euxmêmes les matériaux de leur art, devinrent plus indifférens à leur bonne ou à leur mauvaise préparation ; et il est à remarquer que la plupart des tableaux peints à l'époque de la plus grande décadence de l'art , sont bien plus altérés que ceux des premiers temps.

L'art s'est heureusement régénéré de nos jours, et nos artistes se sont aussi montrés plus désireux d'assurer la conservation de leurs ouvrages : alors les marchands de couleurs, qui ont bien entendu leurs intérêts, ont apporté plus de soin dans leurs préparations.

Parmi les fabricans qui, depuis quinze ou vingt ans, partagent la confiance de nos artistes, M. Rey est un de ceux qui ont le plus travaillé à la mériter; et il en a été récompensé par un grand succès dans son commerce, ce qui n'a fait qu'augmenter en lui le désir d'accroître sa réputation.

Il est très-important, pour que les tableaux se conservent, que les toiles soient imprimées avec beaucoup de soin ; et c'est une opinion généralement établie , qu'on ne doit peindre que sur des toiles bien sèches. Il faut dono les préparer cinq et six mois à l'avance, et souvent, pour accélérer la dessication de la couleur, on emploie des moyens qui en altèrent la qualité. Une fois que l'impression est totalement sèche, elles sont extrêmement cassantes ; et si, par circonstance, elles restent long-temps dans l'atelier du peintre, on ne peut plus les rouler ni les tendre sans les endommager.

Le véritable motif qui fait donner la préférence aux toiles très-sèches, c'est

que

la peinture qu'on y applique ne s'emboit pas, comme cela arrive sur un enduit frais; alors les couleurs conservent l'huile qui en augmente l'éclat et permet d'en apprécier la valeur. D'un autre côté, quelques artistes croient que l'huile qui reste en excès dans les couleurs les fait jaunir; et ils voudraient que

la toile pût en absorber une partie.

Il n'était pas aisé de concilier ces désirs opposés ; cependant M. Rey y est parvenu , en enduisant ses toiles d'une légère couche

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de couleur, tellement préparée, qu'elle leur conserve une grande souplesse. Il les appelle toiles absorbantes, parce qu'en effet l'huile passe à travers la couche d'impression, et est absorbée par la toile. Toutefois il en reste encore assez pour que les couleurs ne s'emboivent pas, et pour qu'elles conservent un éclat suffisant.

Un des grands avantages de la préparation de ces toiles, est de n’exiger que cinq à six jours et de pouvoir être employées de suite, tandis que les impressions par l'ancienne méthode ne pouvaient être sèches qu'au bout de cinq ou six mois.

Si les tableaux ne sont pas destinés à être placés contre des murs bien secs, M. Rey les enduit par derrière d'une couche de bitume, et les met ainsi à l'abri de l'humidité qui pourrit les toiles en peu de temps.

Le bitume dont il se sert provient des mines du Parc, près Seyssel , département de l'Ain, exploitées par M. le baron de Bois-d'Aisy. On l'extrait sous forme solide ; on le fond ensuite dans des chaudières et l'on obtient un excellent goudron, qu'on peut rendre aussi liquide que l'on veut avec un peu d'huile volatile de térébenthine.

Jusqu'à présent le bitume était principalement employé à graisser les essieux des voitures. Sa couleur noire, son peu de disposition à sécher, a dû éloigner toute idée de l'employer à la peinture : cependant les peintures ne doivent pas être toujours préparées avec des couleurs claires, et l'expérience a prouvé que les oxides de plomb peuvent rendre l'huile de pétrole siccative aussi bien que certaines huiles végétales. Tout nous fait donc présumer que l'emploi du bitume offrira des avantages, soit comme vernis ou peinture, soit comme ciment, soit comme goudron; et ce qui doit augmenter le désir de lui trouver d’utiles applications, c'est qu'il ne coûte que 11 francs le quintal, pris à la mine.

M. Rey espère en obtenir les plus heureux résultats. Il nous a montré un essai de peinture au bitume appliquée sur un mur salpêtré, sur lequel l'huile de lin cuite ne résistait pas six mois. Il y a plus de six mois que l'expérience a été faite, et l'on n'aperçoit pas encore le plus léger signe d'altération.

Nous nous proposons de faire quelques essais en grand pour constater l'effet du bitume employé dans la peinture à la place de l'huile. Nous examinerons en même temps les noms

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